«François, moi…et mon corps éparpillé sur le seuil»
Une nouvelle de Hayet Errayes (Tunisie)
Traduite de l’Arabe par Saïd M. Jendoubi (Tunisie/France)
Le marbre de la vieille maison, somnole avec quiétude sous la fraîcheur et le calme d’un toit que les secrets ont fini par rendre opaque. Le soleil aoûtien qui brûlait le patio de la maison, le laissait indifférent. L’enfer était tout près, là, furtif, derrière les portes… impatient… il guettait celui qui commettrait ce péché…
Et moi, comme lui, j’attendais… impatiente… mais je m’interdisais de commettre le plus beau des péchés… sauf si cela était avec toi…
Agitée, je traîne mon corps d’un lit l’autre, et puis je me laisse tomber par terre, à même le marbre froid… je l’envie pour son somme… un doute m’empêche de dormir : personne ne t’a vu, hier, alors que tu pénétrais chez moi ?
C’est que l’«autre» est un enfer toujours aux aguets, quant aux portes entrebâillées… il rode autour des hautes enceintes… et tend l’oreille aux causeries des patios clos… l’enfer est plus miséricordieux, car c’est un projet éternellement différé…
Cela fait des années que je fais passer en cachette, ta souffrance et ta joie, comme je fais passer tes lettres et tes photos d’un tiroir à l’autre, je couvre l’étincelle qui réside au fond des yeux et je presse le battement du cœur…
C’est que la tribu ne s’est pas imprégnée de l’odeur de la paix depuis que celle-ci s’est répandue avec le secret de Layla Al-Akhyaliya, de Layla Al-Amiriya[1] et de Bouthayna… de celles qui ne furent pas touchées par le luxe de la folie, et ne goûtèrent point les délices des errements à travers les déserts… mais elles se sont contentées d’avaler, jusqu’à l’agonie, les braises de leur amour. Les poétesses qui eurent l’audace et franchirent les seuils de l’aveu se sont immaculées du sang des mots, leurs cœurs se sont alors tus ainsi que leurs souffles, et de leurs poèmes rien ne nous est parvenu…
Qu’ils sont dures les maux du silence… que c’est dur d’aimer en silence… de divaguer en silence… de mourir en silence…
Seul l’enfer connaît la brûlure du silence… et connaît les souffrances de la dissimulation de l’odeur d’un homme qu’on aime… car seul l’enfer exhale des histoires des amoureux, des secrets des passionnés et des récits des amants…
Mon corps avait contenu tous les brasiers, et ma main qui tenait son secret s’est enflammée… j’ai baissé mes cils sur l’embrasement violeur des secrets…
Je me retourne sur le marbre froid… je tâtonne des bouts des doigts les lignes de ses fissures sinueuses… je chuchote à ces fissures qui ont raison de sa fermeté. Je colle ma joue contre son parterre, un gémissement du passé s’accroche à mon oreille… de ses fissures suintent les temps passés… partis sans un regard de nostalgie…
Le marbre tatoué par l’hémorragie du passé, enlace les battements d’un cœur meurtri. Nous posons la tête sur nos blessures, et nous nous endormons comme deux amis réunis par le même coup… un fil secret nous réunit et, file tel un silence habité par l’hémorragie du temps. Je fermai les yeux : «le marbre blanc s’est alors noyé dans du sang chaud… un sang s’est répandu dans l’indifférence de tous, tel le sang d’un martyr tombé dans des contrées étrangères… les fissures se sont ensanglantées, sans pour autant s’assouvir… c’est que la vengeance entre la blessure et le temps est ancienne… et la douleur est aussi lourde que le poids du temps pesant sur un dos brisé par le secret».
Ce seuil là, avait consacré notre première rencontre à Tunis :
Lorsque je lui ouvris la porte, il jeta ses valises dans le patio, et m’attira vers lui… il était plein et grondant tel des vagues ayant parcouru les sept mers pour se disperser enfin en bruine humide sur ma poitrine… François m’embrassa, faisant fondre le solide marbre sous nos pieds… la vie a cessé d’être dure… les distances se rétractèrent, le ciel s’inclina, le temps se détendit et le dieu pardonna…
Lorsque je balançai ma tête laissant à ses lèvres le soin de trouver le chemin vers mon cœur… ses battements vibraient comme l’aile d’un oiseau égayé qui venait de retrouver son nid après un long égarement… avec ses palpitations, j’entendis des pas derrière la porte… éloignée des regards indiscrets, je vis l’œil de l’espion se faufiler à tra